mardi 21 avril 2015

Le jeu du pouvoir, chapitre 1, partie 1




Pendant quelques instants, la petite Ania resta silencieuse, osant à peine respirer de peur de rompre le charme. La voix de sa sœur flottait encore dans l'air chaud de l'après-midi. Le temps lui-même semblait suspendu, comme si, lui aussi, c’était arrêté pour écouter le timbre mélodieux de la jeune conteuse. Puis la nature reprit ses droits et l'enfant recommença à s'agiter. C'était plus fort qu'elle. Elle n'arrivait pas à tenir en place plus de quelques minutes.

- Arrête donc un peu de bouger, petite gazelle, sinon ça va être complètement raté, la sermonna gentiment Lehna .

La fillette soupira et s'efforça de rester immobile pendant que sa sœur tressait la multitude de nattes qui composaient les coiffures traditionnelles des femmes Afani. Lehna était une experte, ses doigts fins et agiles donnaient l'impression de voler dans les jolis cheveux noirs d'Ania. Mais l'enfant commençait à trouver le temps long. Cela faisait des heures qu'elles étaient là, assises sur le grand tapis qui recouvrait le sol du salon des femmes. Si n'importe qui d'autre avait essayé de lui imposer ce traitement, la petite fille se serait sauvée depuis bien longtemps. Mais pas avec Lehna. Ania adorait Lehna. Alors pour lui faire plaisir, la petite essayait de canaliser toute cette énergie qui bouillonnait en elle.

- Dit Lehna, Suryani, elle est vraiment restée une jument toute sa vie ?

- Je ne sais pas, petite gazelle. Sans doute.

- Pauvre Suryani murmura Ania qui ne pouvait s'empêcher de frissonner à cette idée. Je trouve cela un peu dur comme punition. Bien sûr, elle n'aurait pas dû se montrer aussi capricieuse, mais je comprends qu'elle ne veuille pas épouser un homme vieux et moche, même si c'est le roi.

Lehna sourit devant la spontanéité de la benjamine, ses dents blanches ainsi dévoilées faisant ressortir la noirceur de sa peau.

- L'histoire ne dit pas qu'il n'était pas beau. Juste âgé. Et elle a désobéi à la volonté de son père. 
Toutes les femmes doivent obéir à leur père ou à leur mari, quand elle en ont un. C'est la volonté de Banu.

- Et les hommes ? Qui leur dit ce qu'ils doivent faire ?

-Eux se plient à la volonté de leur seigneur, de leur roi ou de l'empereur.

- Et l'empereur ?

-Quoi l'empereur ?

-À qui obéit-il ?

-Directement à Banu. Il essaye de guider son peuple selon la volonté de celui-ci. C'est pour ça que l'empire est aussi puissant. Nous obéissons aux dieux et en échange, ils veillent sur nous. Et Banu est le plus puissant d'entre eux. C'est pour ça que Suryani devait être puni. Sinon elle aurait attiré la misère sur sa famille et sur le royaume entier. Tu comprends ? Cela peut te paraître dur, mais si l'ordre des choses est brisé de grands malheurs arriveront.

Ania se tut un moment, songeuse. On n'entendait plus que le son du Iuth dont jouait une des domestiques dans la cour intérieur.

- Lehna ?

-Oui, petite gazelle.

- Est-ce que tu vas te marier ?

- Sans doute, répondit-elle sans cesser son ouvrage.

Toutefois, si ses mains continuaient de tresser d'adorables petites nattes, ses yeux, eux, reflétaient son angoisse à ce sujet. Âgée de quinze ans, elle savait que ce jour approchait inéluctablement. N'était-elle pas la plus âgée des filles du seigneur Afalku à ne pas être encore mariée ? Mais cela, la fillette, assise dos à sa sœur, ne le vit pas et elle reprit avec toute l'innocence propre à ses cinq ans : 

- Avec un vieil empereur tout moche.

Lehna rit et l'inquiétude disparut de ses yeux, balayés par la naïveté rafraîchissante de sa benjamine.  La petite n'avait pas encore intégré la retenue dont devaient faire preuve les femmes de la noblesse. Cela désespérait leurs mères, mais pour la jeune fille, c'était une véritable bouffée d'oxygène. Pour sûre, sa soeur lui manquerait quand elle partirait pour la demeure de son époux.

- Non Ania. D'abord, l'empereur n'est ni vieux, ni moche. C'est un grand et puissant guerrier. Et puis, cela m’étonnerait qu'il veuille de moi.

- Moi pas.

L'adolescente sourit humblement ce qui illumina son visage délicat. « Oui, j'en suis sûre. Si l'empereur te voyait, il tomberait immédiatement amoureux de toi »songea la petite fille. Pour elle, la beauté de sa sœur surpassait de loin celle de toutes les princesses des contes qu'elle lui racontait pour la distraire. Sa peau était plus noire que les perles que Père offraient parfois aux mères ou à ses filles pour qu'elles les mettent dans leurs cheveux. Sa chevelure, de la même couleur, brillait de mille éclats. Le moindre de ses gestes respirait la douceur et la gentillesse. Ania admirait sa sœur. Elle rêvait de lui ressembler.

- Et moi, finit-elle par demander timidement, est-ce que je vais me marier un jour ?

Avant que l'adolescente n'eût le temps d'ouvrir la bouche, Awhriga qui brodait à quelques mètres d'elles prit la parole :

- Qui voudrait de toi, petit babouin des plaines ? Tu n'es même pas une vraie afani. Regarde ta peau ! Pâle comme tu es, aucun homme ne posera jamais les yeux sur toi. Quelle idée a eu Père d'épouser une Dongoun, une bâtisseuse, presque aussi blanche que ces barbares des terres du Nord  ?

- Awhriga, s'écria Lehna, tu n'as pas le droit de dire des choses comme ça.

Cette dernière hocha les épaules et se replongea dans ses fils.

- Tu ne dois pas l'écouter Ania. Elle ne raconte que des mensonges. Je suis sûre que tu trouveras un mari. Un homme bon, comme Père, qui te respectera et qui te chérira. 


Ania fit semblant de croire sa grande sœur. Elle était si gentille. La petite fille ne voulait pas lui faire de peine en montrant son chagrin. Mais au fond d'elle, elle savait qu'Awhriga avait raison. Même si celle-ci n'était qu'une méchante vipère, qui prenait un malin plaisir à blesser les autres, à dix ans, elle ne faisait que dire à voix haute ce que les autres femmes pensaient tout bas.  
Le jeu du pouvoir

prologue

"  L'on raconte qu'aux temps anciens, bien avant que le royaume de Marubhümi ne devienne un empire, naquit une adorable petite fille à la peau plus noire que la nuit. Son père la prénomma Suryani.
Les années passèrent. La petite fille devint une jeune femme, dont la beauté n'avait de comparable que celle du soleil aux milles rayons d'or. De valeureux guerriers affluèrent de partout pour lui faire la cour, marchant parfois des semaines entières dans le désert brûlant pour avoir une chance d'obtenir la main de la belle. Ils déposèrent à ses pieds des montagnes de cadeaux. En vain. Ils ne récoltèrent de la belle Suryani qu'un regard dédaigneux. Qui étaient-ils pour prétendre la mériter, elle, la plus jolie fille du royaume ? Et surtout pourquoi se marier et quitter son père et ses gens qui lui passaient le moindre de ses caprices ?
Le soleil se coucha plus d'un millier de fois sans qu'aucun homme trouve grâce aux yeux de la jeune femme. Et son père renvoya les uns après les autres chacun des prétendants. Jusqu'au jour où le roi lui-même vint demander la main de la belle. Le père, certain que cette fois-ci sa fille serait satisfaite, s'empressa d'aller lui annoncer la bonne nouvelle. Mais celle-ci refusa. Peut lui importer la richesse du souverain. Ce dernier était vieux et avait déjà de nombreuses épouses. Hors de question qu'elle ne l'épouse. Suryani voulait être la première, l'unique, ce n'était pas négociable.
Mais le roi était un homme si puissant, les bénéfices de cette union si grands et le père de Suryani si las que pour la première fois de sa vie, il tînt tête à sa fille. La belle eut beau tempêter, pleurer, supplier, il ne céda pas et le mariage fut conclu.
Plusieurs jours de fêtes furent décidé au terme desquels Suryani devait rejoindre son nouvel époux. Tout le monde se réjouissait, célébrant avec enthousiasme l'union de la plus belle fille du royaume et de leur souverain bien-aimé. Tout le monde, sauf la mariée. Celle-ci fulminait, ne pouvant concevoir que son père lui ait dit non. Ces gens ne la connaissaient pas s'ils pensaient qu'elle allait laisser faire ça. Dés que ses domestiques eurent le dos tourné, elle rassembla ses affaires et s'enfuit de la demeure paternelle. N'ayant nulle part d'autre où se réfugier, elle qui n'était jamais sortie de chez elle, la belle alla frapper à la porte de sa vieille nourrice. «  Petite mère, petite mère, aide-moi, je t'en conjure» la supplia-t-elle. Devant les yeux implorant sa petite protégée, la vieille nourrice accepta de la cacher dans sa modeste habitation.
Le royaume entier chercha Suryani et cela pendant des jours. Le roi, persuadé que celle-ci s'était réfugiée chez l'un de ses anciens soupirants, envoya des soldats à travers tout le royaume. Mais personne ne pensa à la vieille nourrice.
La jeune fille aurait pû restée cachée là des années. Ou peut-être pas, à bien y réfléchir. Aurait-elle supportée la vie modeste des gens des castes inférieurs, elle qui était née Afani et avait toujours bénéficiait des avantages du à son rang ? Nous ne le saurons jamais, car l'histoire de sa fuite arriva aux oreilles de Banu le sanglant, dieu parmi les dieux. À cette nouvelle, il entra dans une rage noire. Ses guerriers devaient être respectés. Comment une simple femme osait-elle désobéir, déshonorant du même coup son père et son roi ? En agissant ainsi, c'était lui-même qu'elle insultait et cela il ne pouvait le tolérer. Suryani devait être puni.
Pour ce faire, il envoya un de ses subalternes, un esprit du feu, aussi séduisant que malin dans la cité où vivait la belle. Celui-ci prit la forme d'un jeune combattant, beau comme un prince et fort comme un taureau. Quand il fit son apparition dans les quartiers pauvres, monté sur un magnifique pur-sang, toutes les femmes arrêtèrent de travailler pour l'admirer. Le guerrier ne leur accorda pas un regard et continua sa route vers la bicoque de la vieille nourrice. Il y trouva Suryani, qui, au mépris de toute prudence, brossait ses longs cheveux au soleil. Elle l'aperçut et suspendit son geste. Il lui sourit et elle tomba immédiatement sous son charme, acceptant sans hésiter de l'épouser. Mais la vieille nourrice, que l'âge avait rendue méfiante et pleine de sagesse, mit en garde sa fille nourricière. “Les apparences sont parfois trompeuses mon petit rayon de soleil. Pour être sûre que celui-ci est le bon, fais cuire un pain. Si la miche se brise, c'est Ekàn, protectrice du foyer, qui tente de t'avertir. Renonce alors à ton projet. Il ne t'apportera que du malheur»dit-elle à sa protégée.
Parce qu'une femme écoute toujours celle qui la nourrit au sein, la belle Suryani se mit aussitôt à l'ouvrage. Elle qui n'avait jamais travaillé de sa vie, pétri la pâte de ses mains fines, encore et encore pour que son pain soit le plus beau, aussi beau que son futur mari.
Pourtant, malgré ses efforts, quand elle sortit la miche du four, celle-ci se brisa. Pendant un court instant, elle resta indécise, fixant le pain comme si celui-ci pouvait lui donner une réponse. Puis elle haussa les épaules et choisit d'ignorer les recommandations de sa nourrice. Le soir même, elle épousa l'esprit du feu.
Comme le veut la coutume, le nouveau marié emmena sa jeune épouse sur sa monture. Caché sous un voile, personne ne reconnut la promise du roi que tout le monde cherchait partout et le serviteur de Banu réussit sans mal à lui faire quitter la ville. Ils chevauchèrent de longues heures, s'enfonçant profondément dans le désert brûlant. Quand enfin ils descendirent de cheval, Suryani s'approcha de son nouvel époux pour l'embrasser. À peine ses lèvres eurent-elles effleuré les siennes que le jeune guerrier s'éloigna d'elle. Suryani voulut le suivre, mais ses membres lui semblaient soudain peser si lourd. Sa tête lui tournait. Mais qu'est-ce qui lui arrivait ?
Sans se départir de son sourire enjôleur, l'esprit du feu contempla la magnifique jument qui se tenait maintenant à la place de sa jeune épouse. Il lui tourna ensuite le dos et repartit dans le désert où il disparut.
L'histoire raconte que lors d'une de ses chasses dans le désert, le roi tomba sur une magnifique jument à la robe aussi noire que la nuit. Sous le charme, il la fit tout de suite conduire dans ses écuries ? Quant à sa promise, le souverain se remit bien vite de sa disparition et épousa la jeune sœur de celle-ci, un peu moins jolie, mais beaucoup plus aimable. L'ordre de choses était enfin rétabli."