lundi 24 août 2015

Le pays des enfants parfaits, chapitre 8



Ruby n'en revenait toujours pas. À peine avait-elle ouvert les yeux que ce garçon l'avait presque traîné dehors. Elle n'était pas une grande experte en relation humaine, mais ce mec avait un sérieux problème. Ça, c'était certain. Ce n'était pas une façon de traiter les gens.
Il ne l'avait même pas laissé se changer. Elle avait tout juste eu le temps d'attraper ses fringues, avant qu'il ne la pousse vers la sortie. Et depuis, ils marchaient en silence dans ces maudits souterrains. Autant vous dire qu'elle était d'une humeur massacrante. 

Elle bouda un moment, histoire de bien faire comprendre à son guide qu'elle n'avait pas apprécié ce réveil brutal, mais très vite, sa curiosité naturelle reprit le dessus. C'était plus fort qu'elle, ce garçon l'intriguait

- Tu t'appelles Samuel, c'est ça ? Demanda-t-elle à son drôle de compagnon.

Le garçon la foudroya du regard comme s'il lui en voulait d'avoir posé la question. Mais qu'est-ce qu'il avait celui-là ! Elle voulait juste être gentille et engager la conversation. C'était des choses qui se faisaient entre gens civilisés, non ? 

- C'est le prénom qu'on m'a donné, répondit-il sèchement.

Ruby décida de ne pas se laisser décourager par l'étrange attitude du garçon et reprit :

- Enchantée, moi c'est Ruby. Ça fait longtemps que tu vis ici ?

- Un moment !

Le ton qu'avait employé le garçon était cassant. De toute évidence, il n'appréciait pas ses questions. « Peut-être qu'il existe ici des règles ici, dont je n'ai pas conscience, pensa la jeune fille, et elle renonça à en savoir plus sur lui. Après tout, chacun avait le droit d'avoir ses secrets. Elle le suivit donc en silence, toute son attention portait sur les objets qui jonchaient le sol. Cette fois, elle allait essayer de ne pas se ridiculiser en trébuchant comme une idiote.



*********

Samuel s'en voulait. Il lui avait parlé sèchement et maintenant elle semblait lui faire la tête. Il n'avait pourtant pas voulu la vexer, mais il fallait bien qu'elle arrête de poser toutes ses questions. C'était bien une manie des gens d'en haut d'être aussi curieux. Les habitants des souterrains ne posaient jamais de questions. C'était à chacun de choisir ce qu'il avait envie de révéler aux autres. Personne n'essayait de vous tirer les vers du nez. En bas, la curiosité pouvait tuer.

Il soupira. Après tout, ce n'était sans doute pas plus mal qu'elle ne veuille plus lui parler. Cela rendrait les choses plus faciles. Pourquoi avait-il fallu que cette fille vienne se perdre ici ? À cause d'elle, il ressentait de nouveau la misérable solitude de sa vie. C'était facile d'oublier l'existence d'un monde différent du sien quand celui-ci demeurait loin de vous. Mais quand il venait se heurter au vôtre, dans une tempête de boucles rousses et de parfum de vanille, il devenait impossible d'en faire abstraction, de continuer de penser que tout allait bien.

Il entendait l'adolescente qui le suivait, butant dans chaque objet qui avait le malheur de croiser son chemin. Elle n'était pas comme lui. Carver avait raison. Il aurait dû la ramener immédiatement à la surface, là où était sa place. Heureusement, la sortie n'était plus très loin. Bientôt son erreur serait réparée. Et tout redeviendrait comme avant.



*******


Le garçon s'arrêta devant une échelle aux barreaux rouillés. 

- On est arrivé. Tu n'a plus qu'à monter et tu seras chez moi.

- Chez moi ?

- À la surface, je veux dire.

Ruby leva les yeux vers le trou qui crevait le plafond.

- Ce n'est pourtant pas par là que je suis arrivée.

- Par où es-tu arrivé ? Demanda-t-il.

À peine les mots eurent-ils franchi ses lèvres qu'il regretta d'avoir posé la question. Il ne devait pas l'encourager à discuter. Plus il passerait de temps avec elle, plus il aurait du mal à la laisser s'en aller. 
- Par le métro.

Le garçon sourit à cette réponse naïve et malgré toutes ses bonnes résolutions, il ne put s’empêcher de lui donner une explication.

- Il y a beaucoup de passage qui relie le réseau du métro aux souterrains. La plupart des galeries que tu as visitées sont en fait d'anciennes lignes abandonnées, mais c'est trop dangereux de passer par là en journée. Au cas où tu l'ignorerais, la circulation des rames a repris depuis plusieurs heures déjà.

La jeune fille jeta un nouveau coup d’œil en haut de l'échelle. Elle semblait hésiter à sortir. Il se demanda soudain à quoi elle cherchait à échapper en venant ici. Personne ne descendait dans les souterrains totalement par hasard. Il y avait autant de raisons que d'individus, mais tous fuyaient un monde qui ne leur convenait plus. Qu'elle pouvait bien être sa raison à elle ? “Si je commence à penser à ça, je suis foutue, se fustigea Samuel, sa place n'est pas ici”

L'adolescente regarda sa montre, comme pour retarder encore un peu le moment de sortir, de se retrouver seule à nouveau. 

- Tiens, j'ai de nouveau du réseau, constata-t-elle.

« Évidemment, on est à peine à deux mètres sous terre» songea le garçon, mais il garda cette remarque pour lui. La fille semblait perdue dans ses pensées. Elle n'avait visiblement pas l'intention de lui simplifier la tâche. Il hésita un instant à partir, comme ça, sans rien dire. Après tout, il avait accompli son devoir. Elle pouvait se débrouiller toute seule maintenant. Mais quelque chose, peut-être un lointain souvenir de la stricte éducation que lui avaient donnée ses parents, lui disait que cela ne se faisait pas, que ce n'était pas poli. Alors, il attendit pendant qu'elle pianotait sur l'appareil qu'elle portait au poignet.

- Tu vas retourner là-bas ? Lui demanda-t-elle, sans doute histoire de faire la conversation.

Là-bas? Chez lui, dans les souterrains ? Où voulait-elle qu'il aille d'autre ? Elle commençait à l’énerver avec toutes ses questions. Elle s’était imposée à sa vie alors qu'il n'avait rien demandé, et maintenant, elle rechignait à la quitter. Il fallait qu'elle arrête.

- Tu devrais rentrer chez toi, lui dit-il avec le plus de douceur possible.

Les yeux de la jeune fille se firent plus durs.

- Non. Personne ne veut de moi là-bas.

Le cœur du garçon se serra, il savait ce que cela faisait de se sentir rejeté par sa propre famille. «  Non, ce n'est pas mes affaires» se reprit-il aussitôt. Il avait assez de ses propres problèmes. Elle ne pouvait pas rester. Malgré tout, il ne parvenait pas à se résigner à la laisser. Pas avec ses grands yeux si tristes fixaient sur lui.

- Tu vas aller où, alors ?

Elle haussa les épaules.

- Je ne sais pas. Nulle part pour l'instant. Je vais essayer de me faire discrète quelque temps. Ils m'auront vite oubliée.

" Ils" ? Ses parents sans doute. Soudain, le garçon prit conscience de la situation. Cette fille était une fugueuse. Les hommes en blancs devaient être à sa recherche. Et avec ce bidule à son poignet, ils ne tarderaient pas à lui mettre la main dessus. Il devait foutre le camp d'ici en vitesse. Si la police de monsieur Goodfellar l'attrapait... Il préférait ne pas y penser. Comment avait-il pu être si négligent ? Décidément, cette fille lui retournait complètement le cerveau, lui faisant oublier les règles élémentaires de prudence. 

-Où vas-tu , s’écria l'adolescente en le voyant s'éloigner.

Il hésita quelques secondes et se retourna.

- Je ne peux pas rester ici. Et si tu ne veux pas qu'on te retrouve, tu devrais te débarrasser de ce machin électronique à ton poignet. Il te rend aussi repérable qu'une goutte de sang par un banc de requins. 

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