jeudi 8 octobre 2015

Liberté, chapitre 2 (première partie)





Le prince s’engouffra dans la ruelle. Dans le ciel, les nuages masquaient de nouveau la lumière de la lune. Il jura un silence quand il buta sur un tas d’ordures. L’odeur était vraiment immonde. Comment des gens pouvaient-ils vivre dans une telle infection ? Et dire qu’autrefois le monde entier enviait la riche et belle Cahadh. La cité était vraiment tombée bien bas.

 À cette heure tardive, cette partie de la ville était endormie. Les hautes bâtisses dessinaient des ombres menaçantes dans les rues désertes. Le centre-ville fourmillait sans doute encore de fêtards, mais les marchands et les travailleurs, eux, se reposaient de leur longue journée. Il pouvait suivre à l’oreille le bruit des roues de bois qui butaient sur les pavés. Un regard derrière lui lui apprit qu’aucun de ses hommes ne l’avait suivi. Il continua tout de même. Il faisait partie des meilleurs bretteurs de sa génération. Ce n’était pas une bande de gamins qui allaient l’effrayer.

Un bruit à sa gauche le fit sursauter. Un chat jaillit d’un recoin sombre, lui passa entre les jambes et sauta sur un vieux rat qui sortait d’un tas de planches pourrissantes, inconscient du danger qui le menaçait. L’animal jeta un regard méfiant au jeune noble, puis s’éloigna, sa prise entre les dents. Le prince faillit éclater de rire devant cet ennemi qui n’en était pas un. Il devait vraiment manquer de pratique du terrain pour se laisser effrayer par ce gros matou. Soulagé, il se retourna pour poursuivre sa route. Et se retrouva nez à nez avec un couteau. Le prince se figea. Son regard quitta l’arme pour remonter vers celui qui la tenait. Il se détendit un peu en reconnaissant le gamin qui avait coupé les sangles de sa selle. Ses yeux d’enfant étaient écarquillés par la peur.

— Tu es sûr que tu veux qu’on se batte, demanda le prince au garçon. Un couteau contre une rapière tu as peu de chances de gagner.

Une lueur de détermination s’alluma dans les yeux du gosse et Aislingh comprit qu’il n’échapperait pas au combat. Il soupira. Il n’y avait rien de glorieux à affronter un gamin. Mais le môme ne lui laissait pas le choix.

Avant qu’Aisling n’ait eu le temps d’esquisser un geste, l’enfant se jeta sur lui. Le prince évita le coup de justesse. Ce petit était rapide. Il aurait sans doute fait un bon combattant si on lui avait laissé quelques années de plus pour progresser. Emporté par l’adrénaline et la peur, le gamin frappa de nouveau. D’un mouvement vif, Aislingh attrapa le poignet qui tenait le couteau. Il le tordit. L’os craqua dans un bruit sec. Le gosse poussa un cri et lâcha son arme qui tomba au sol dans un bruit métallique. Le prince la poussa du pied. Il envoya ensuite valser le jeune voleur contre le mur en pierre. L’enfant voulut se relever, mais la lame à quelques centimètres de sa poitrine l’en dissuada.

Oh, il savait ce qu’il était censé faire. Il était seul et devait retrouver le chariot avant que les voleurs fassent disparaître l’argent. Il ne pouvait pas rester là à surveiller le môme en attendant les renforts. Les paroles de son mentor lui revinrent en mémoire. « La justice de l’empire est implacable. Ceux qui refusent de s’y soumettre doivent mourir. » Le vieux général avait oublié de préciser qu’il devrait l’appliquer à un enfant.

Malgré la peur qui écarquillait ses yeux, le gamin continuait de le défier du regard. Il semblait lui demander s’il aurait le courage de faire ce qui devait être fait, de planter sa lame dans la petite poitrine, de mettre fin à une vie qui venait à peine de commencer.

Avant qu’il ne parvienne à se décider, il sentit la piqûre d’une lame dans son dos. Il se maudit intérieurement. Voilà où le mener son hésitation. Le seigneur Fay aurait été terriblement déçu s’il avait pu le voir. « La justice de l’empire est implacable, tout comme ceux qui l’appliquent ».

— Lâche ton arme où je t’enfonce ma dague entre les omoplates, fit une voix féminine derrière lui.

Au ton qu’elle employait, il devina qu’elle ne plaisantait pas. Il obéit et l’épée tomba sur le sol dans un claquement sec. Il espéra que ses soldats l’avaient entendu. Il ne s’attendait à aucune pitié de la part des rebelles.

— Bran ! Son arme, ordonna la voix derrière lui.

Le gamin s’exécuta, tout en lançant un regard victorieux au prince. Quand ce fut fait, la fille écarta sa propre lame et Aisling put se retourner pour voir son agresseur. Il se retrouva face à une adolescente au regard frondeur. Malgré l’aspect peu confortable de la situation, il la trouva plutôt jolie. Enfin, « jolie » n’était peut-être pas le mot approprié. Les filles qu’il côtoyait à la cour, qu’elles soient nobles ou esclaves, étaient jolies, un savant mélange de sophistication, de douceur et de sensualité. Cette fille était… étonnante. Elle possédait quelque chose de spécial, une espèce d’aura féline qu’il serait bien incapable de décrire. Elle avait des traits fins et délicats, qui contrastaient avec la détermination qui se lisait dans son regard. Ses cheveux, aussi noirs que la nuit qui les entourait, étaient retenus en arrière en une queue de cheval toute simple. Elle ne semblait pas du genre à s’embarrasser de son apparence.
Sous ses vêtements d’homme, usés jusqu’à la corde, on devinait une silhouette menue, mais musclée, tonifiée par les heures d’exercice et les combats... Le prince ne put réprimer un sourire de connaisseur. « Il y a pire que de se faire tuer par une fille comme ça » pensa-t-il.

Une assurance tranquille se dégageait de la jeune fille, tandis qu’un sourire arrogant relevait le coin de ses lèvres parfaitement dessiné. Elle n’avait pas peur. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-elle craint ? Elle était armée. Pas lui. Et le sang sur la lame prouvait que de toute évidence elle savait s’en servir.
Elle aussi le détaillait de ses grands yeux bleus. Et ce qu’elle voyait semblait... l’amuser ! Le prince fronça les sourcils, vexé par ce manque de considération à son égard.  

— Ta chemise, enlève là ! Lui ordonna soudain la jeune rebelle.

— Quoi ? S’étrangla Aisling, surpris par cette requête à laquelle il ne s’attendait pas.

— Tu as très bien entendu.


Le prince la jaugea du regard. La plupart des gens baissaient les yeux quand il les fixait ainsi, mais pas elle. Elle soutint son regard sans vaciller. Il décida qu’il valait bien obtempérer.

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